UN EXEMPLE : L’installation du 60ème régiment d’Artillerie à Troyes

Publié le par Christian Lambart

 

L’histoire de ce régiment troyen est liée à l’histoire du renforcement de l’armée française dans les années qui précédèrent la Grande Guerre. Cependant, il fut aussi à l’origine d’un conflit entre les autorités municipales et le ministère de la guerre. Le régiment et son lieu de casernement furent déjà longuement étudiés par Grosley dans l’héritage troyen, E. Guillemin dans  la Vie en Champagne et André Seure dans les colonnes du Petit Troyen en 1938 et dans l’Almanach de l’ Est- éclair en 1961. Sans revenir complètement sur ce qui a été déjà écrit (Les archives départementales et municipales et les délibérations du conseil municipal servent de bases à cet article)  l’intérêt, ici, est plutôt d’appréhender un débat local autour d’une institution nationale et les intérêts mis en jeu par la présence d’un régiment dans une ville, au début du XXème siècle. Cette installation engendre une polémique assez nouvelle puisque pour la première fois, une décision politique nationale et locale va provoquer une opposition assez forte. D’une certaine manière, elle oblige le politique à justifier ses choix[1].

D’emblée, le lieu choisi pour caserner ce régiment pose problème. Son installation, au quartier Songis, était provisoire dans la mesure où cet emplacement était réservé à la cavalerie, c’est à dire qu’il fut installé en contradiction avec les règlements en vigueur à l’époque.

Le quartier Songis[2] est né après la défaite de 1870. L’expérience de la guerre franco-prussienne et la perte de l’Alsace-Lorraine exige la mise en place d’une armée de 1ère ligne sur les falaises de Champagne, à la jonction des principales voies de communication. Aussi le Général Douai, commandant le VIème  corps d’armée, sollicite du Maire Henry et du conseil général la construction d’une caserne de cavalerie. Très rapidement, la mairie offre les terrains au lieu dit « la croix des fourches » à proximité des lignes de chemins de fer Orléans-Châlons,  Paris-Belfort et du canal de Haute-Seine. Le décret d’expropriation est signé le 27 janvier 1875[3]. L’Etat s’engage pour une somme de 400 000 francs qui sera empruntée par la ville de Troyes à 5,5 % sur 12 ans. Le conseil général, quant à lui, versera une somme de 150 000 francs.

Mais si ce lieu est abandonné par la cavalerie, c’est que toute l’histoire militaire de la ville est faite d’imprécisions, retards et paroles non tenues. Cette situation est due à l’évolution de l’histoire militaire française et aux difficultés quotidienne de la ville.  Aussi nous proposons-nous d’analyser le contexte général de l’armée à Troyes, afin de comprendre la genèse du conflit entre la ville et le ministère, dont l’installation provisoire du 60ème régiment d’artillerie est un aboutissement.

 

Une situation générale.

 

 

1° L’armée française à Troyes

 

 

Dès 1873, Troyes appartient à la 6ème région militaire dont le chef lieu est à Châlons sur Marne. Cette région comprend les départements des Ardennes, de la Meuse , de la Meurthe et Moselle, de la Marne , des Vosges et de l’Aube. Elle comprend 20 régiments d’infanterie sur 144, 3 B.C.P. sur 30 et 14 régiments de cavalerie sur 76. L’intérêt de ce Corps d’armée est de permettre à l’armée française de se concentrer sur le plateau de Langres, aussi son rôle est-il essentiellement d’observer l’ennemi, de le retarder au besoin, en coupant les lignes de communications. Cependant l’efficacité dépend essentiellement du système de fortification, dit Système Séré de Rivière. Cependant, une découverte technique va obliger l’état major français à modifier sa géographie militaire[4]. Il s’agit de l’invention de l’obus à la mélinite qui rend obsolète une partie importante du système de fortification. Ceci explique, qu’à partir de 1893, la ville de Troyes passe dans la XXème région militaire dont  l’Aube est le seul département en entier avec les arrondissements de Wassy et Neufchateau et les cantons de Charmes, Mirecourt, Vittel et Nancy. Il s’agit de la constitution d’un corps d’élite comprenant des B.C.P, de l’artillerie, dont la fonction est de constituer une unité de couverture propre à assurer une mobilisation rapide du reste de l’armée[5]. Ainsi, en 1898, le Corps dispose de 28 régiments d’infanterie sur 112, 15 B.C.P sur 30, 26 régiments de cavalerie sur 70, 8 régiments d’Artillerie à pied et 6 régiments d’artillerie. En 1914, le renforcement sera plus important puisque l’on trouve 38 régiments d’infanterie sur 173,16 B.C.P sur 31, 28 régiments de cavalerie sur 79, 14 régiments d’artillerie sur 62 et 5 régiments d’artillerie à pied sur 11[6]. Ce renforcement explique pour une bonne part l’accentuation de la présence militaire dans notre ville[7]. En 1911, avec 587 chevaux, 2219 hommes et 102 officiers, la garnison troyenne se compose  d’une chefferie du génie située à Beurnonville, d’une sous intendance installée au 47 de la rue de la Paix ainsi que la 23ème section des commis et ouvriers d’administration, de la 23ème section des infirmiers militaires et de la manutention dans la même rue. Les services de  recrutement étaient au 110 rue de Paris. Le 1er B.C.P. et les dépôts des 2ème B.C.P et du 37ème régiment d’infanterie étaient casernés à Beurnonville tandis que ceux des 146ème , 153ème et 156ème régiments d’infanterie résidaient dans l’ancien collège Saint-Bernard. Il faut ajouter les dépôts du 5ème régiment de Hussards, du 12ème régiment de dragons et du 20ème escadron du train, des services du subsistances. Le 60ème régiment d’artillerie et la commission d’études pratiques de tir s’installe au quartier Songis dans le cadre du renforcement de l’Artillerie française[8]. Celle-ci  est renforcée au niveau national par la loi du 24 juillet 1909, qui doit aboutir au renforcement du parc d’artillerie français afin de ne pas se laisser dépasser par l’Empire Allemand. Le but de cette loi est d’augmenter la mobilité de l’artillerie de campagne en allégeant le nombre de canons par batterie (6 à 4). Cette mesure permet la création de 24 régiments supplémentaires[9]. La réduction du nombre de canons par batterie ne diminue pas l’efficacité sur le terrain, car le modèle 1897 du canon de 75[10] accentue sa cadence de tir de 80 à 20 coups minute. Le secret de cette prouesse technologique avait été bien gardé.

Cette modification stratégique a des conséquences dans la cité, ce qui apporte à Troyes un prestige supplémentaire.

 

2° Un régiment dans une ville.

 

D’une manière générale, l’image de la présence militaire est brillante. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque l’armée est «l’arche sainte de la Nation  ». Elle symbolise la possible Revanche contre l’Allemagne et le patriotisme français. Mais il ne s’agit pas que de patriotisme car les militaires représentent un apport économique, un paysage culturel et l’occasion pour une ville de se faire connaître.

D’emblée, un régiment augmente l’économie locale. Elle oblige la construction de casernes. Les décisions ministérielles du 4 décembre 1889 fixent des règles draconiennes pour permettre la réception d’un régiment. Il faut prévoir une alimentation en eau. Un nécessaire de 70 à 100 litres d’eau par jour et par homme et cheval doit être fourni. Le site n’est ni trop élevé ni trop haut, tandis que les voies d’acheminements sont obligatoirement éclairées, sans oublier un réseau de routes et voies de chemin de fer vers l’extérieur. Les bâtiments sont séparés pour permettre les distinctions administratives et ne pas dépasser les deux étages. Ils sont construits de manière à  avoir un rez-de-chaussée à 0,80 cms  du sol et contenir 17 m3 par soldat soit environ 4 mètres de hauteur[11]. Si l’on construit une caserne de cavalerie (ce qui est le cas pour Songis) il faut ajouter des écuries, selleries, ateliers et magasins de fourrages, harnachement, des dépôts de fumier, des abreuvoirs et des manèges couverts et découverts.

Les militaires sont aussi des clients pour le commerce. On imagine aisément le nombre de contrats avec les industriels et tous les emplois qui en sont induis. On peut citer comme exemple une pétition de la chambre syndicale des hôteliers-restaurateurs, signée par 700 commerçants, pour obtenir l’augmentation de la garnison le 23 août 1907[12]. Très rapidement, l’institution militaire s’inscrit comme un partenaire économique à part entière et devient un collaborateur des associations, syndicats et organismes socioprofessionnels.

Elle change parfois le quotidien de la cité. Si on pose le problème de l’hygiène et de la santé publique, c’est l’armée qui a imposé à la ville de Troyes des améliorations dans l’assainissement des eaux au XIXème  siècle. Dès le 25 avril 1885, le 37ème régiment d’infanterie quitte la ville car la fièvre typhoïde avait tué 80 militaires[13]. L’armée considère que les eaux de la ville sont contaminées. Celles-ci viennent de Saint-Julien-les Villas et doivent supporter les rejets des usines, des moulins, des traversins, des lavoirs et des latrines. Pour conserver ses militaires, la municipalité devra réorganiser son approvisionnement en eau[14] .

L’impact est aussi vrai dans le domaine budgétaire. Le nombre de militaires augmente les bénéfices liés à l’octroi et suppose un long calcul lié aux frais de casernement[15]. La réalité militaire s’exprime aussi sur le plan culturel. Un régiment dans une ville permet à celle-ci la présence d’une fanfare, d’un orchestre et aussi de défilés. Sans oublier qu’il est militaire, l’orchestre du 1er B.C.P. joue un répertoire varié et apprécié du public. Le défilé est une attraction à une époque où la population n’a pas l’occasion de se distraire comme elle peut le faire aujourd’hui. Les apports sont également dans le domaine de la vie associative et de la confrontation culturelle liée à la présence d’appelés venus de toute le France dans la cité. Un régiment, ce sont aussi des liens tissés avec la Nation. Si  cette unité est engagée sur un théâtre extérieur, la ville se sent concernée et la presse locale en fait un large écho. Enfin, comme l’école, l’église, le palais de justice, le marché, la caserne est un lieu connu et intégré dans l’espace urbain. Ainsi, lorsqu’en 1909, la municipalité engage sa responsabilité pour construire et attirer un régiment d’artillerie, elle connaît les conséquences politiques et sociales de cette intrusion ; d’autant que le passé militaire de la ville est conflictuel. Toutes les conventions qui furent signées entre la ville et l’autorité militaire posèrent des problèmes d’exécution, souvent même jamais honorées.

L’Etat ne respecta que très rarement ses engagements.  Le problème de la fièvre typhoïde fut l’occasion pour l’armée de retirer ses hommes puisque celle-ci représentait un risque majeur pour la santé des soldats. Enfin, si l’on prend l’exemple de Beurnonville construite dans les années 1870-1880, les règlements changèrent et rendirent  obsolète le lieu de casernement. Les frais engagés par la ville ayant été inutiles, la municipalité se montra très prudente et le 60ème régiment d’Artillerie ne fut qu’un régiment provisoire.

 

Une caserne provisoire

 

1°Un début de polémique.

 

 

Le premier débat troyen a lieu au conseil municipal le 3 novembre 1908[16]. Certains conseillers évoquent les séances parlementaires sur les créations de nouveaux régiments d’artillerie. Peu de temps après, le 11 et le 18 janvier 1909, le préfet et le génie envoient respectivement un questionnaire sur les possibilités matérielles et financières de l’installation d’un régiment d’artillerie. Le 23 janvier 1909, le conseil municipal met en place une commission chargée d’étudier le cas. Cette commission est composée de MM. Variot, Baillot, Robiquet.

 

La Ville propose à l’Etat  une somme de 600 000 francs pour la construction d’une caserne apte à recevoir 624 hommes et 407 chevaux ou 1 million,  pour un casernement de 908 hommes et 604 chevaux. Ces sommes doivent être empruntées et rentabilisées par le gonflement des recettes liées à l’octroi et à une augmentation extraordinaire de 5 centimes additionnels[17] :

 « Pour couvrir cette dette, il entre dans les vues de la municipalité d’inscrire au budget de la Ville de Troyes une imposition extraordinaire de cinq centimes additionnels[18] ».

 

En outre, on propose un terrain, l’agrandissement du champ de manœuvre de Pont-Hubert, et 85 litres d’eau par jour et par cheval, sans oublier le raccordement au réseau d’égoût, le gaz, l’électricité et l’augmentation du nombre de lits réservés à l’hospice. Cette proposition a le défaut d’avoir été émise avant le vote au parlement de la loi renforçant l’artillerie française. En se mettant sur les rangs trop tôt, Troyes suscite des inquiétudes dans la population et attise les convoitises des autres villes qui souhaitent accueillir un régiment. Cependant, la loi est votée le 24 juillet 1909. Le 18 août 1909, la direction du génie rend visite à la municipalité et lui demande les sacrifices consentis par la cité pour le financement de la caserne. Ce cas n’est ni isolé ni nouveau. Il est habituel que les villes qui reçoivent un régiment participent aux frais de construction. De plus, toutes les villes disposant de troupes en garnison, sont tenues de reverser des frais de casernement au Trésor public. Après cette visite, la ville fait une deuxième proposition. Au moyen d’un emprunt de 1200 00 francs, elle projette l’achat d’un terrain pour 150 000 francs, l’agrandissement du terrain de Pont-Hubert, l’eau gratuite et une salle à l’hôpital. Pour  financer les premiers travaux, on demande une installation provisoire de 3 batteries qui devront être logées à l’Ancien Petit Séminaire et à l’Ancien Collège Saint-Bernard (qui était vide depuis l’interdiction faite aux congrégations de résider en France en 1901). Tout semble vouloir se dérouler assez facilement. La nouvelle caserne aurait dû être construite sur le terrain des Hauts clos. Seulement le 25 septembre, le Général Pau trouve le lieu trop loin et le terrain de Pont-Hubert mal situé pour de l’artillerie : il souhaite un terrain sur la commune de Saint-André les Vergers et Rosières. Enfin, le Petit séminaire est prévu pour un collège de jeunes filles et le collège Saint-Bernard est sous séquestre. Des  désaccords apparaissent  alors pour une partie non négligeable de l’opinion, c’est un investissement risqué :

« les évènements passés nous donnent le droit d’être méfiants ; lorsque nous aurons dépensé deux millions, construit une belle caserne, de beaux parcs d’artillerie, on enverra nos artilleurs passer six mois au camp de Mailly, jusqu’au jour où, sous prétexte d’assurer mieux la défense nationale, on expédiera le régiment à la frontière[19] ».

 

 Pour beaucoup, il y a déjà une caserne et une garnison à Troyes. Les arguments des opposants sont simples. L’armée n’a jamais tenu sa parole vis à vis de la ville. De fait, pour des raisons diverses comme le problème de la fièvre typhoïde, d’un pavage insuffisant des rues ou encore l’insalubrité de certains quartiers, toutes les unités casernées s’en vont depuis  1886. Les opposants insistent aussi sur le fait que la situation stratégique de Troyes est importante et qu’en vertu de cette donnée, la ville n’a pas à payer. L’armée aurait de toute façon installé une garnison. D’autres affirment que la localisation de la caserne est plus proche de Saint-André-les-Vergers ; aussi c’est à cette commune de financer. Cet argument est le comble de la mauvaise foi si l’on remarque que cette commune n’est à l’époque qu’un modeste village. La Tribune de l’Aube, quant à elle, pense que les avantages iront à une petite population de producteurs, de commerçants tandis que : 

« La présence d’un régiment est de nature à hausser immédiatement le prix des loyers et, d’une manière générale, le prix de toutes denrées…[20] ».

L’opposition au projet pense qu’il n’est pas nécessaire de dépenser autant pour une autre caserne, d’autant qu’il y a d’autres priorités à savoir, un lycée de jeunes filles, un hôpital, les égoûts, le tramway, l’hôtel des postes et l’hôtel de ville.

Malgré tout, la ville propose une convention qui sera acceptée par l’armée. Cette convention stipule que la ville fournira au département de la guerre des terrains d’une superficie de vingt hectares en toute propriété. Ce lieu sera desservi par des moyens de communication adaptés, éclairés et entretenus. L’armée recevra, à titre gratuit 85 litres d’eau, par homme et par cheval. Les évacuations des déchets, l’arrivée du gaz et de l’électricité seront organisées par la municipalité. L’énergie sera fournie à un tarif préférentiel.

L’autorité militaire s’engage à construire une caserne pour un régiment d’artillerie à douze batteries sur les terrains remis par la ville. En attendant,  l’Etat accepte un logement provisoire à la caserne de cavalerie tandis que les dépôts des 20ème B.C.P. et 156ème régiment d’infanterie, des 5ème hussards et 12ème dragons, du train, de la 20ème section de commis et ouvriers d’administration, de la  23ème section d’infirmiers militaires iront s’installer dans 2 usines désaffectées (l’usine Bonbon, 9 rue Bégand et Valton, 50 rue de la Paix ). Les discussions sont sur le point d’aboutir malgré une polémique locale quand la crue de janvier 1910 retarde les signatures. Les inondations sont un véritable drame pour la ville. Surtout, elles épuisent le budget municipal. Les travaux de réparations et de sauvegarde coûteront environ 400000 Francs. Il est certain que la construction de la nouvelle caserne est repoussée[21].  Mais par un geste de solidarité nationale, l’armée accepte un compromis. Pour finir, la ville loue un hangar, rue de la Reine blanche et 2 rue du Pont de la Pielle et signe un bail pour les locaux du collège Saint-Bernard ( les usines pressenties ayant été vendues). Le régiment va donc s’installer dans la caserne Songis. Pour l’Etat, c’est une façon d’aider la ville à surmonter l’épreuve des inondations mais, dans tous les cas, il s’agit d’une convention provisoire dans l’attente d’une convention définitive.

 

2° L’impossible convention définitive².

 

 

La convention provisoire est un compromis qui va durer jusqu’à mars 1914. A cette époque, on songeait à retirer le régiment. En fait, c’est surtout la guerre qui va régler le problème. En effet, l’Etat veut imposer une convention type qui serait valable pour toutes les villes de France. Or, la mairie, coincée entre l’opinion et au regard des conventions passées depuis 1875, a peur d’être lésée. Enfin, elle considère que la convention type ne peut pas s’appliquer à Troyes, car des villes comme Orange, Agen, Angers et toutes autres villes du Centre, de l’Ouest et du Midi peuvent investir dans une garnison car il y a peu de chance qu’elle se déplace. A Troyes, c’est différent puisque :

 

«Il suffit d’une modification dans la répartition des effectifs allemands à la frontière de l’Est pour obliger le ministère à modifier la répartition des effectifs du 20ème Corps d’armée ; les nécessités supérieures de la défense nationale peuvent amener le déplacement de votre régiment d’artillerie [22]».

 

 

 La ville veut, à la différence des autres cités, un système de compensation, qui, pour elle, est une question de probité de la part de l'Etat. Ce serait pour le ministère une façon de dédommager la commune de la convention de 1874 qui n’a pas été respectée. Il s'agit aussi, pour la ville, de ne pas renouveler l’expérience  de la construction de la caserne de l’Oratoire. C’est surtout l’article 11 de la convention type qui inquiète le conseil municipal et le fait hésiter[23]. Il voudrait intégrer un article 11 où :

 

 «l’Etat devrait à la ville une indemnité égale à la différence des droits d’octroi non perçus par suite des absences du régiment[24] ».

 

 

 Pour le reste, la convention prévoit la cession des terrains nécessaires à une caserne d’une superficie de 20 hectares, ceux-ci devant être desservis par des voies de communication éclairées. La ville fournit 85 litres d’eau, par homme et par cheval. On devra relier la caserne aux égoûts et aux différents réseaux de gaz, d’électricité et d’eau. L’aspect sanitaire est présent. D’une part, l’hospice de Troyes doit fournir, à titre gratuit, nous l’avons déjà vu, des places d’un nombre équivalent à 4 % de l’effectif de la garnison. Enfin les égoûts, les latrines, l’évacuation des eaux usées doivent être assurés par les services municipaux dans des conditions conformes aux «lois de l’hygiène ».

En échange, l’Etat construit la caserne pour un régiment d’artillerie à 12 batteries, dont 9 renforcées sur les terrains remis par la ville. La commune avance l’argent à l’Etat. Pour la ville, le coût de cette convention est estimé à 1.200.000 F[25]. Cette somme sera empruntée à 4 % et financée en partie par les recettes d’octroi supplémentaires supposées et des centimes additionnels. La dépense doit atteindre les 1.449.000 F, si l’on tient compte des achats de terrain et de l’agrandissement des champs de manœuvre de Pont Hubert d’environ 50 ha.  Les discussions durent pour plusieurs raisons.

Une des difficultés sera de trouver un emplacement qui convient à l’autorité militaire et à la ville. Il faut que la nouvelle construction ne soit pas trop éloignée d’un terrain de manœuvres  et se situe  dans le périmètre de l’octroi.

On cherche aussi un quartier où il y a peu d’immeubles. Le lieu-dit : les hauts-clos sur la route d’Auxerre a l’avantage d’être  une localisation à l’extérieur de la ville. Il y a probablement pour la ville l’idée d’urbaniser un secteur sous-peuplé de la ville[26]. On sait que le général refuse ce terrain pour cause d’éloignement.

 

En fait, terrains et lieux ne sont ni vraiment cherchés, ni trouvés. Puisque la négociation qui reprendra en octobre 1910 ne s’arrêtera pas et, en 1914,  la convention définitive n’est toujours pas signée. Pour la seule année 1910, du 19 février 1910 au 14 mai, il y aura 16 projets et contre projets qui seront proposés. Certes, les inondations ont modifié les rapports de force. Seulement, on peut penser que l’armée fait  jouer la concurrence entre Troyes et des villes voisines comme Nogent-sur-Seine, Saint-Dizier et Vitry-Le-François. L’histoire de cette négociation n’est qu’une succession d’échecs. De délai en délai, interrompus en 1911 par la crise municipale[27], le dernier débat aura lieu au conseil municipal, le samedi 26 avril 1913, juste après une séance houleuse sur la loi des 3 ans. Les arguments ne diffèrent pas de part et d’autre.

 

L’argumentation de l’opinion et de la cité s’appuie sur la convention de 1874, relative à la construction de la caserne Beurnonville, qui n’avait jamais été respectée et sur le fait que la position géographique de la ville la désignait pour recevoir un régiment gratuitement. Le conseil municipal demande toujours la rédaction  d’un article 12 qui est toujours rejeté par le ministère.

 La presse locale constate de surcroît que le 60ème  régiment d’Artillerie,  installé au quartier de Songis, du fait de la convention provisoire de février 1910, est une école de tirs qui passe une grande partie de son temps au camp de Mailly et 3 mois ½ en manœuvre. L’investissement ne peut donc rapporter à la ville. En effet aucune ville du 6ème et du 7ème corps d’armée ne   paie  pour ses casernes et , dans le 20ème CA, seules Nogent-sur Seine  et Troyes  devraient payer. La situation stratégique de la ville doit suffire et c’est l’avis de la majorité du conseil municipal. Cependant, l’Etat maintient son projet de convention type.

 

En réalité, l’opinion fait un mauvais procès à la municipalité car il n’est pas dans les habitudes de l’Etat de ne pas faire participer les villes à la construction des casernes. Nombre de communes, par ailleurs, se disputent l’honneur et le profit d’obtenir une garnison. Mais, il est possible de nuancer. Car à Nancy, les unités arrivent toujours avant que le casernement ne soit prêt. Cette situation permet à la ville de profiter par avance du produit de l’octroi pour construire le casernement[28].

 

 

 

Les régiments d’Artillerie créés par la loi de 1909 ont eu une incidence locale. L’Etat a besoin de caserner ses troupes. C’est l’occasion d’attirer des infrastructures et des hommes. Des propositions intéressantes sont avancées afin d’obtenir le nouveau régiment. Les investissements engagés sont à la hauteur des espoirs, mais le ministère fait payer cher ses garnisons.

Une succession d’événements modifie le déroulement des négociations. Les inondations de 1910 sont déterminantes ainsi que l’existence d’une forte opposition municipale qui sait manier la presse locale. L’opinion publique s’oppose à cette nouvelle dépense et les intérêts escomptés ne permettent pas au conseil de justifier sa politique. La  population ne semble pas trouver un grand avantage à cette nouvelle présence militaire. En outre, on estime que les casernes existantes sont vides et qu’il n’est pas utile d’en construire une nouvelle. Enfin, l’Etat est réputé pour ne pas tenir ses engagements vis à vis de la ville.

Le débat se prolonge. Il est altéré par la crise municipale de juillet 1911.  L’obstination des membres du conseil à vouloir une clause de garantie retarde la signature.  Alors que l’administration de la guerre veut imposer une convention identique à toutes les ville de France, la convention  provisoire finira par durer et les échecs successifs des négociations pour la convention définitive aboutiront à ce qu’on évoque, en mars 1914, la possibilité de faire partir l’unité. Un conflit durable s’installe, accentué par les affrontements sur la loi des 3 ans et par la présence au conseil  d’élus qui professent un antimilitariste militant comme Emile Clévy.

Le régiment finira par quitter la ville mais dans le contexte particulier de la déclaration de guerre.    

 

Bibliographie

 

 

 

Histoire militaire française

-CANINI (Gérard), «Saint-Mihiel, 1871-1914. La ville et la garnison » dans journées d’études meusiennes, 6-7 octobre 1973, Annales de l’Est, mémoire n°48, 1974, p. 81-93.

 

 

-CANINI (Gérard), «Géographie militaire de la France 1873-1914 » dans Revue d’histoire de l’armée, n°1, 1973, p. 19-28.

 

 

-CANINI (Gérard), «L’est républicain et l’armée à Nancy », dans 103ème congrès national des sociétés savantes, Nancy-Metz, 1978, Histoire moderne, t.1, p. 739-747.

 

Publié dans Une passion l'Aube

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article