Le monument des Enfants de l'Aube

Publié le par Christian Lambart

                                               

Lorsque l'on arrive à Troyes par le train sans connaître la ville, une des premières images que l'on aperçoit est le monument des Enfants de l'Aube.

Un édifice de la fin du XIX ème siècle est installé devant la gare, elle-même Porte d?entrée monumentale de la ville. Tout monument exprime la volonté de marquer un espace, d'affirmer une identité, d e symboliser un événement majeur. C'est un lieu de mémoire collectif et de communion sociale.

Dans le cas présent et singulier, c'est une défaite qui est exprimée.

Le monument des Enfants de l'Aube est né en 1890 d?une initiative d'anciens militaires soucieux de rappeler les sacrifices humains de la défaite. Il est aussi le fruit d?une souscription départementale, d'une volonté politique municipale et nationale.

Aujourd'hui, il fait partie d'un paysage et la circulation automobile ne laisse que très peu de possibilité a celui qui veut l'observer. A la Belle Epoque , il était libre d'accès aux piétons et même le lieu de passage obligé de toutes les manifestations patriotiques, une sorte de repère symbolique, d'autant que le patriotisme est une donnée essentielle de l'identité française à la fin du XIX ème siècle.

Le monument est aussi le témoin de l'opinion à une époque donnée. Il est possible d?en donner une interprétation. Les bronzes représentent une vision héroïque de la défaite, mais vingt ans après, et à deux niveaux : national et local. La Nation est rappelée par la charge de Reichshoffen (7 août 1870). La région est signifiée par la mort héroïque d'un Champenois[1]. Le marbre, quant à lui, annonce l'avenir. Une femme est humiliée par la mort de son fils aîné tandis que son plus jeune est prêt à le relever. Derrière le monument, un forgeron travaille aux armes de la Revanche.

L?opinion s'exprime et délivre un message autour de deux idées, celle d?une initiative locale et de l'expression d'une communion sociale et patriotique.

 

Une initiative locale très discutée

 

 

Une volonté locale.

 

 

L?initiative, issue de la Société des anciens Sous officiers de l'Aube, est prise en 1888. La société demande au conseil municipal (17 novembre 1888) son appui pour édifier un monument à la mémoire des Enfants de l'Aube, tués pendant la guerre de 1870-71. Peu de temps après, la ville vote une subvention de 1000 F. (1er juin 1889) et choisit un emplacement : »dans l'axe de la promenade du Boulevard Gambetta et dans celui de la gare et de la rue Thiers[2] » Une somme de 40000 F est réunie par une souscription, le Conseil Général participera[3] et l'Etat fournira le marbre. En apparence, l'unanimité s'est faite autour de l'édification du monument. Mais en fait, un certain nombre de difficultés apparaissent.

 

Les difficultés

 

 

La réalité est autre. L'érection du monument fut longue et difficile. L'idée était en germe depuis 1881. C'est Charles Baltet qui proposa le 30 novembre 1881 un monument « ...au caractère sévère, simple et grand, en rapport avec son but, par exemple, sa forme pourrait être une colonne ou un obélisque sur un piédestal sobre d'ornements et d'inscription[4] ». Il propose aussi un emplacement sue le boulevard du 14 juillet . Le Conseil municipal votait ce jour-là une subvention de 2000F et rappelait le devoir de mémoire vis à vis de la jeunesse.

Les polémiques furent vives. Le lieu n'est pas accepté. Certains auraient préféré le cimetière. Le principe d'un monument sur la résistance et l'héroïsme, dans une ville qui n'a pas résisté, est récusé. Le monument rappellera la défaite et le mauvais exemple. Cette idée fera ajourner le projet. Il faudra attendre 1890.

 

Les années 1890 : un contexte nouveau.

 

 

L?année 1881 était trop proche de la défaite. Il fallait du temps pour l'assumer. Le temps d'une nouvelle génération, vingt ans, suffira. Les années 1890 sont propices à la mémoire célébrée, car les souvenirs s'estompent.

 

Dans le même temps, la France a reconstruit son armée après plusieurs réformes. Le pays reprend confiance en lui. Citons un extrait de l'Almanach du Petit Troyen[5] à propose des grandes manoeuvres de l'Est en 1891 : « L?armée c'est nous, c'est notre oeuvre. La revue de Vitry-le-Francois a montré la France unie, forte, instruite, exercée, armée, prête à tous les sacrifices, mais résolue surtout à maintenir la paix et, pour cela, prouvant qu'elle est apte à faire la guerre. La revue du 17 septembre, c'est la guerre improbable et la victoire certaine»

 

 

Il s'agit en fait d'un changement d'état d'esprit. L'opinion reprend confiance et l'dée du souvenir est possible. Le passé est assumé et il peut devenir un argument pour préparer l'avenir. La voie est ouverte pour un monument qui se voudra local et symbolisera à un passé collectif.

 

L'expression d'un sentiment local et national.

 

 

Un monument aubois dans sa conception

 

 

937 noms de jeunes gens du département tués pendant la guerre furent recueillis (26 avril  1877). Le choix des noms fut difficile, il s'agissait de reconnaître le sacrifice de la jeunesse auboise.

Le choix des artistes est plus éclairant. Désiré Briden[6] est né à la Chapelle Saint Luc le 18 septembre 1850 et décédé le 23 novembre 1936, ancien combattant de l'armée de Bourbaki, se chargea des Bronzes. Le marbre sera exécuté par Alfred Boucher[7], né à Bouy sur Orvin en 1850 et mort a Aix les Bains le 18 août 1934.

 

Une thématique en deux temps : de l'héroïsme local à l'idée nationale.

 

 

Le Bronze : l'idée de base est celle d'un combat désespéré sur deux niveaux interdépendants. La mort de Picot de Dampierre (le 13 octobre 1870) au combat de Bagneux à la tête des mobiles de l'Aube renvoie à l?héroïsme du combat de Reichshoffen et du sacrifice des cuirassiers français (6 août 1870). Les Aubois, par l'intermédiaire des Mobiles, se relient au combat collectif pour la défense de la patrie. On soulignera, aussi, que ce n'est pas à Troyes que la lutte pour la patrie se déroulait, ce qui permettait de lever l'ambiguïté de l'absence de résistance de la ville. 

 La frise se regarde comme une bande dessinée. On tourne autour d'elle et l?histoire du martyre des soldats français se déroule de Reichshoffen  à Paris. C'est un réalisme classique du XIXe siècle avec une accumulation de détails et une absence de stylisation. Le grouillement d'hommes, d?armes et de chevaux traduit une mêlée confuse où le sacrifice côtoie une détermination sans faille. La plupart des visages sont identiques. Les personnages sont anonymes et n'existent que pour la foi patriotique qui les anime.  

 

Le marbre

 

L?Etat avait offert la matière première, participant ainsi à l?effort de mémoire. Pour le décrire, on peut s?appuyer sur Morel-Payen[8] : «  Il représente une femme, avançant sur l?ennemi avec une expression de fureur et de défi sur le visage. A sa gauche, un des ses fils s'affaisse, frappé à mort et laisse échapper un glaive que son jeune frère, à droite de leur mère, s'apprête à reprendre de ses mains défaillantes. Par derrière, un homme nu, à genou à terre, forge une épée ?». On peut le considérer comme un appel tourné vers l'avenir. Le fils tué rappelle le sacrifice suprême tandis que le jeune frère a le devoir de prendre l' arme de son frère. Sacrifice et devoir restent au coeur du monument. Le marbre s'appuie sur le symbole. Il prolonge le bronze qui se réfère au récit de la guerre en intégrant des Aubois dans le combat collectif. Le sacrifice de Picot de Dampierre et des cavaliers rappelle le devoir de tout français.

 

Il restait à inaugurer le monument pour compléter sa représentativité.

 

3. L'inauguration

 

Celle-ci respecte l'esprit du monument. Le 22 juin 1890 a lieu une cérémonie locale en présence de grands dignitaires de la République. L' événement est relaté par la présence locale du 23 juin 1890. « Le Petit Républicain » publie les discours. « Le Petit Troyen » rappelle le déroulement de la cérémonie. « le Propagateur de Champagne » présente un récit des évènements militaires.

 

Le jour est important puisque 50000 personnes assistent à l?'nauguration. 446 communes seront représentées et accompagnées par les 200 sociétés troyennes et par les délégués de la garnison.

 

Il s'agit d'une cérémonie officielle et classique où l'on trouve les généraux Gallimard et Saussier, la représentation nationale ( Casinmir-Périer, Rambourgt, Michon, Royer, Thierry-Delanou). On prononce une série de discours sur le réveil national, le devoir, le sacrifice. Le président de la Société des Sous officiers reçoit la Légion d'honneur. Des jeunes filles lisent des poèmes et interprètent des chants patriotiques dont on peut citer par exemples les deux strophes suivantes.

 

1)      Lu par mesdmoiselles Louise Despois et Juliette Mairet. Elèves de l'Ecole des fabriques au nom de la société de protection de l'enfance.

« ...

Et toi, superbe monument,

 

N'es-tu pas aussi ma Patrie ?

 

Dans cette oeuvre de sentiment

 

C'est la France qui pleure et crie,

 

Ce sont ses enfants, fiers soldats,

 

Qui marchent tous pour la défendre,

 

Au cri poussé dans les combats :

 

« Mourons plutôt que nous rendre !..[9]. »

 

 

2)      Chant composé par Célestin Moriat sur une musique de Henri Portelette

 

« ...

Clairons, sonnez : c'est l?espérance

 

Qui se réveille en tous les coeurs !

 

Aube, debout ! la Belle France

 

Compte sur tous ses défenseurs[10] »

 

 

L?'dée du sacrifice est confirmée, ainsi que le principe d'un patriotisme local et national.

Un monument imposant pour la défaite de 1870 se situe à l'entrée de la ville. Encore aujourd'hui, la circulation automobile du bouchon de Champagne lui donne une permanence dans notre paysage quotidien. On passe très souvent devant lui sans le regarder ( ce qui est, hélas, le propre du patrimoine).

Il est pourtant l'interprétation d'une défaite et un lieu de mémoire. On peut le considérer comme un témoin de l'Etat d'esprit d'une génération où l'armée, le patriotisme et l'idée de Nation, faisaient partie des mécanismes de pensées.

Classique et simple dans sa forme et ses décorations, il n'en exprime pas moins une volonté locale de s'insérer dans un drame national. C'est aussi un merveilleux exemple de la réutilisation de l'histoire dans une double démarche locale et nationale.

 

 

Bibliographie et sources

 

 

Archives départementales de l?Aube

 

 

Série N- Délibérations du conseil général. Le 1er mai 1889.

 

 

Archives municipales de Troyes

 

 

R 627, Monument des Enfants de l'Aube (1901-1935)

M 823, Monument des enfants de l'Aube morts en 1870-1871.

 

 

Presse.

Journaux du 23 juin 1890 : le Propagateur de la Champagne , le Petit Troyen, le Petit Républicain de l'Aube.

 

L. Morin :Almanach du Petit Troyen.1928, p. 97.

 

Ouvrages.

J-B Bernot, Ce qui fait la patrie, Troyes, Dufour-Bouquot, 1890, 23p.

Charles Favet, « Désiré Briden, sculpteur aubois 1850-1936 », La Vie en Champagne, n° 260, nov. 1976, p. 3-10.

Folklore de Champagne, Alfred Boucher, n° 100, août-sept. , 1986.

R. Hennequin, « Paroles prononcées aux obsèques de M. Boucher », Mémoires de la Société Académique de l'Aube, t. VI 1933/34, 1935, p. 178/80.

Louis Morin, « Désiré Briden », Almanach du Petit Troyen, année 1938, Grande Imprimerie de Troyes, 1937, 8 p.

L. Morel-Payen, Troyes et l'Aube, Troyes, 1910, 208 p.

Jean Lejeune, Monuments des Enfants de l'Aube, Dactyl. Archives municipales, M 803, 4 p.

 



[1] Anne-Marie-André Picot de Dampierre, mort le 13 octobre 1870, né le 22 septembre 1836 à Dinteville (Haute-Marne). Commandant les Mobiles de l?Aube.

[2] Délibérations du conseil municipal de la ville de Troyes du 1er juin 1889.

[3] Arc. Dép. de l?Aube, série N, 1er mai 1889.

[4] Arch. Mun. De Troyes, M 803.

[5] Almanach du Petit Troyen, 1891, p. 73.

[6] Louis Morin, Almanach du Petit Troyen, année 1938.

[7] René Hennequin, Mémoires de la Société académique de l?Aube, t.VI 1933/34, 1935, p. 178/180.

[8] L. Morel-Payen, Troyes et l'Aube, Troyes, 1910, 208 p.

[9] J6B Bernot, Ce qui fait la patrie, Troyes, Dufour-Bouquot, 1890, 23p.

[10] Célestin Moriat, Aux enfants de l'Aube morts pendant la guerre de 1870, M 803.

Publié dans Une passion l'Aube

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